Entretien : Quelle place pour les peuples du Pacifique dans la lutte écologique?


Brianna Fruean est étudiante en relations internationales à l’Université d’Auckland. Originaire des Samoa mais née en Nouvelle-Zélande, elle a créé à 12 ans l’association 350 Samoa, avant d’aider à fonder 350 Pacific, aussi connue sous le nom de Pacific Climate Warriors.

Qu’est-ce qui t’a poussé à t’engager dans la lutte climatique ?

J’ai grandi aux Samoa. Je me suis toujours sentie très liée à la nature car c’est ce qui caractérise la majorité de notre environnement là-bas : des plages, des forêts, des cascades… et notre terre est quelque chose qui nous tient très à cœur. J’ai grandi avec l’idée qu’il fallait prendre soin de ce qui nous a été donné, c’est-à-dire la nature autour de nous.

Plus jeune, ma mère travaillait pour une organisation environnementale. Un jour, je l’ai accompagnée à une conférence où ils ont parlé de ce truc appelé “changement climatique”. C’était en 2007, à l’époque où le climat commençait à peine à devenir un objet de préoccupation dans le Pacifique. Entendre parler de ce phénomène affreux qui arriverait si l’on ne faisait rien a terrifié la petite fille que j’étais.

C’est pour ça que j’ai décidé de lancer un club environnemental à l’école. Club qui est par la suite devenu 350 Samoa, puis 350 Pacific Climate Warriors.

C’est quoi 350 ?

350 est une organisation environnementale internationale basée aux Etats-Unis. À la base, j’ai lancé la branche samoane de l’organisation 350 sans savoir qu’il en existait d’autres dans le Pacifique.

Quand on a commencé 350 Samoa, parce qu’on n’était qu’un petit groupe d’écoliers de 11 ou 12 ans, on n’avait pas l’impression d’avoir une voix aussi importante que 350 Allemagne ou 350 Thaïlande.

Mais on s’est vite rendus compte qu’il y avait toutes ces petites nations du Pacifique qui avaient chacune leur branche de 350 et on a décidé de se regrouper pour devenir 350 Pacific. C’était une bonne idée pour amplifier nos voix. On est ensuite devenus 350 Pacific Climate Warriors, les guerriers du Pacifique pour le climat.

Qui sont les Pacific Climate Warriors ?

Je vois les Pacific Climate Warriors comme des gens “extraordinairement ordinaires”. Nous ne sommes pas tous des scientifiques ou même des activistes professionnels : nous sommes seulement des habitants des îles qui tiennent à leurs terres ancestrales.

La culture comme base puissante pour lutter contre le réchauffement climatique. © 350 Pacific Vanuatu

Pourquoi vous définir comme des guerriers ?

Nous avons toujours été vus comme ceux qui coulaient, comme ceux à qui il fallait envoyer de l’aide humanitaire, mais jamais comme les guerriers que nous fûmes.

« Warriors »ainsi que le slogan “Nous ne coulons pas, nous nous battons” sont là pour le rappeler. Il y a des années, on s’est battus entre différentes tribus ou contre le colonialisme. On veux redéfinir le récit qui nous est associé, afin de montrer que nous ne sommes pas des victimes du changement climatique, mais que nous allons plutôt être les guerriers qui inspireront le changement que le monde a besoin de voir.

Quelles actions mettez-vous en place ?

L’organisation coordonne des actions à différentes échelles. Qu’il s’agisse de replanter des arbres dans des régions en urgence climatique, d’empêcher l’Australie d’ouvrir des mines de charbon ou de suivre les négociations politiques aux Nations Unies pour s’assurer de leur engagement pour le climat, nous cherchons à donner un espace d’expression à toutes sortes de gens.

Marche Melbourne Climat Itchy Feat
Nala, que nous avions rencontrée à la Marche pour le Climat de Melbourne, le 8 décembre. Elle est membre des Pacific Climate Warriors.

En Australie, une de nos campagnes s’appelle “Pacific Powa”. Elle vise à promouvoir les énergies renouvelables face aux énergies fossiles. Certains activistes sont sur le terrain en Australie pour protester contre la mine d’Adani (voir notre vidéo dans cette chronique) tandis que d’autres vont dans les villages et les écoles pour sensibiliser les populations.

Il y a même des écoliers, dans les îles Samoa, qui ont financé leurs propres panneaux solaires avec leur argent de poche ! C’était un message très fort envers les politiques : si des petits de 4 à 11 ans peuvent faire ça, pourquoi pas vous ?

Pourquoi s’engager auprès des Pacific Warriors plutôt que d’une organisation climatique “classique” ?

Je dirais que c’est avant tout grâce à la façon organique dont elle s’est formée : la culture était là avant la structure. C’est différent des autres mouvements, qui se sont structurés avant de développer leurs repères.

Les Warriors sont nés d’un ensemble d’individus qui se sont réunis à partir de leurs valeurs et convictions communes. L’organisation favorise qui tu es, plutôt que ce que tu fais et ce que tu as. Je pense que c’est fondamental. Les Pacific Climate Warriors ne cherchent pas la reconnaissance ou à ajouter une ligne à leur CV. Ils le font car ils tiennent profondément à la cause environnementale.

Florence, membre des Pacific Climate Warriors d’Australie. Elle remettait le 8 décembre 2018 à Melbourne lors de la Marche pour le climat un collier traditionnel à un militant anti-Adani.

Par ailleurs, je suis en accord avec nos valeurs. Elles sont très centrées autour d’un système de croyances, prégnant dans l’ensemble des cultures du Pacifique. L’organisation se base sur des principes d’égalité, d’inclusivité et de liberté.

Chacun peut y trouver sa place. On peut s’exprimer de la manière dont on le souhaite, à travers notre langue natale, la danse, la musique, etc. Le principal, c’est que tout le monde puisse ressentir un sentiment d’appartenance commun, afin de mieux servir la cause.

Quelle place ont les différentes cultures du Pacifique dans la lutte pour le climat ?

Quand on évoque les effets concrets du réchauffement climatique, on pense instantanément à la montée du niveau de la mer.

Or, le Pacifique est composé de nombreux atolls, comme Tuvalu ou les Kiribati. Elles sont si petites et si peu larges que leur point culminant ne dépasse souvent pas les 2 mètres.

Nos peuples en viennent à se demander : que deviendra notre culture si nos terres ancestrales disparaissent sous l’eau ? Dans notre région, la culture est fortement reliée à la terre.

Des discussions sur de possibles migrations climatiques sont en cours, avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les Fiji… Mais que deviendront ces communautés, des nations entières, quand elles devront s’installer dans un pays totalement différent du leur ? Où auront-elles leurs attaches ? Voilà ce qui fait le plus peur aux peuples du Pacifique : devenir des Atlantides modernes.


Il est vraiment temps que le monde se réveille, qu’il se rende compte que le Pacifique est un cas réel, actuel. Ce qui nous arrive maintenant, arrivera bientôt au reste du monde, si on n’agit pas tout de suite.

Brianna Fruean

En revanche, les différentes cultures du Pacifique nous aident. Nous partageons tous une croyance commune : on doit prendre soin de notre terre. Sentir que celle-ci est menacée est ce qui nous met en action. Nous avons toujours réagi de la sorte. Avant, quand l’une des tribus menaçait la terre d’une autre, les guerriers se mettaient en marche pour le combat.

Quelles différences entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande pour l’écologie?

Il y a de grandes différences ! Leurs dirigeants n’ont pas du tout la même approche sur le sujet. Jacinda Ardern, Première ministre de Nouvelle-Zélande, sait que le dérèglement climatique est le problème numéro 1 du Pacifique. Scott Morrison, Premier ministre australien, considère que c’est une fake news.

Pacifique Climate Warriror Brianna Itchy Feat
Brianna a pris la parole à Auckland, le 15 mars, lors de la grève mondiale des étudiants.

Par conséquent, les politiques qui en découlent sont radicalement différentes. Les conflits comme celui qui a lieu entre Adani et les aborigènes n’ont pas vraiment d’équivalent en Nouvelle-Zélande. Une multinationale soutenue par le gouvernement qui essaye d’exploiter des terres aborigènes, ça n’a pas d’équivalent ici.

Et aux Samoa ?

Notre Premier ministre est très préoccupé par le réchauffement climatique. Ainsi, l’an dernier a eu lieu le forum des îles du Pacifique. Toutes les nations du Pacifique ont déclaréle changement climatique comme menace principale.

Mais notre empreinte carbone est si ridicule face au reste du monde qu’il est difficile pour nous de peser. C’est pour ça qu’on cherche à faire avancer les choses sur le plan politique. On veut pousser les nations les plus polluantes à prendre de vraies mesures, car la réalité est cruelle : même si l’ensemble des îles du Pacifique devenait 0 émission du jour au lendemain, nous serions toujours menacés.

Ce n’est pas pour autant que l’on ne vise pas la réduction de nos émissions. Les grandes nations essayent toujours de se trouver des excuses. Si on leur demandait de changer sans le faire nous-mêmes, ils nous diraient simplement “pourquoi changerions-nous si vous ne changez pas ?”.