Entretien : Quelle place pour le féminisme dans la lutte écologique ?

Amanda Thomas est professeure en études environnementales à la Victoria University de Wellington. Elle y enseigne une approche relationnelle des problèmes environnementaux. Cela consiste à les analyser en les mettant en relation avec des facteurs politiques, économiques et sociaux. Elle a également mené des recherches sur l’adaptation de certaines communautés au changement climatique et travaillé sur le lien entre féminisme et écologie, appelé écoféminisme.

Quelle est ta définition du féminisme ?

Il y a tellement de définitions du féminisme. Pour moi, l’idée de base est de considérer que tous les genres, peu importe leur nombre, sont égaux. Les genres sont socialement construits, ce qui entraîne des inégalités, que ce soit pour les femmes, les hommes ou ceux qui ne se considèrent comme ni l’un ni l’autre. La structuration binaire et les normes qui vont avec ont été particulièrement dures dans l’Histoire envers les femmes et les gens qui ne sont pas conformes à la norme genrée. Le but du féminisme est donc de rétablir une égalité dans la société.

Le problème est que cette structuration est particulièrement fourbe. Une minorité de gens déteste les femmes, mais la plupart n’ont rien contre elles. Seulement, les comportements conditionnent la façon dont la société fonctionne, et celle-ci favorise en règle générale les hommes. Et ces derniers ne veulent pas partager leur pouvoir. Mais ils vont devoir !

Comment le féminisme est-il perçu en Nouvelle-Zélande ?

Ici, le féminisme est encore un mot terrifiant et détesté, il y a donc peu de discussions publiques autour de cela. Et je le remarque en classe ! Je vois de nombreux visages d’étudiants se crisper directement à la simple évocation du terme « féminisme ». Ils se mettent en retrait, croisent les bras et lèvent les yeux en l’air…

C’est la partie la plus dure de mon travail : il faut leur faire comprendre qu’il n’y a rien d’effrayant et qu’on parle juste d’égalité, d’équité et de justice. Il n’y a pas de honte ou de culpabilité à avoir, c’est contre-productif. C’est une responsabilité collective, et avoir conscience de cette inégalité permet de comprendre le monde plus justement.

Comment définissez-vous le concept d’écologie politique féministe ?

C’est très lié à ma définition du féminisme. Le premier des principes est de considérer que les échelles du corps et les structures des foyers sont très importantes lorsque l’on étudie des problèmes environnementaux. Le second est qu’il faut introduire le concept de genre dans les études environnementales.

Dans le village de Whakarewarewa, les femmes maories ont une place très importante.

Il faut se rendre compte que les problèmes environnementaux peuvent toucher différemment des genres différents. En introduisant le concept de genre, une chercheuse a pu montrer que le fait, pour les femmes du Bangladesh, de devoir faire plus de kilomètres pour aller chercher de l’eau, a pu renforcer des dynamiques de genre négatives (l’empoisonnement à l’arsenic de certaines eaux pouvaient nuire à leur santé), mais également positives : en devant s’éloigner plus de la maison pour chercher de l’eau, certaines femmes ont davantage accès à l’espace public et sont moins contraintes. C’est une manière très subtile d’étudier les problèmes environnementaux !

Ainsi selon moi, pour toute réponse au changement climatique, il faut avoir dans un coin de sa tête «  est-ce que cette solution ne va pas venir renforcer des inégalités de genre et créer une division du travail plus injuste ? ».

Qu’est-ce que le féminisme intersectionnel ?

C’est le fait de prendre en compte la façon dont les différentes composantes sociologiques vont entraîner une expérience différente du monde. Tu peux être une femme, mais ton expérience est différente si tu es maorie ou de la classe ouvrière par exemple.

On ne peut pas seulement avoir un féminisme blanc car il existe déjà et il a ses limites : ce féminisme a tendance à être assez critique vis-à-vis des autres femmes. Cette exclusion de toute une partie des femmes reste l’une des grandes problématiques du féminisme ici en Nouvelle-Zélande. Mais la plupart des féministes prennent conscience des nuances des différentes luttes intersectionnelles. Elles comprennent aussi peu à peu que les luttes féministes et environnementales peuvent se rejoindre.

Quel rôle le féminisme peut-il jouer dans le combat écologique?

Ce qui m’a vraiment frappée pendant les grèves pour le climat de ces derniers mois, c’est que les participants utilisaient beaucoup le vocabulaire de l’injustice climatique. C’est le fait de dire que ce sont souvent les plus touchés par le réchauffement climatique qui y participent le moins. Et là, pour moi, ce sont deux combats similaires : faire en sorte que le monde soit moins inégal, plus juste.


On ne peut pas espérer un monde moins masculino-centré si la société tout entière s’écroule sous notre poids écologique !

Amanda Thomas

Le féminisme a un rôle très important à jouer dans les mouvements écologiques. On parle de justice, d’égalité, de vivre dans un environnement sain. Il s’agit de prendre des décisions communes par rapport à ces environnements. Les femmes devraient être à la table des négociations, pour participer aux décisions.

Et dans l’activisme même ?

Dans la manière même de lutter, le combat environnemental a des choses à apprendre du féminisme. On a souvent, en Occident, une approche masculiniste de l’activisme, de la manière de revendiquer des choses à travers la confrontation ou la compétition. Et on le voit dans l’écologie. Mais l’activisme peut également être plus silencieux dans la manière d’agir, un activisme de tous les jours. Pour moi, l’activisme, c’est lutter pour faire changer les choses. Le plus important, c’est de montrer qu’il est parfois là où on ne le voit pas du premier coup d’œil. On a autant besoin de gueuler que d’agir concrètement, même de manière silencieuse.

De nombreuses étudiantes ont pris la parole à Auckland pour la grève mondiale.

Le paysage émotionnel de l’activisme est très divers. Une étude montre que les femmes portent souvent en elle une culpabilité, par rapport au monde, au changement climatique. Les femmes militantes qui dirigent des associations sont plutôt très clairvoyantes sur les émotions qu’elles transportent, et commencent presque toujours une réunion en demandant aux personnes engagées comment elles se sentent. Si tu te sens anxieux, elles adaptent tes tâches. Si tu te sens bien, tu auras peut-être plus de travail, de responsabilités. C’est ce qui fait que l’activisme dirigé par des femmes peut parfois être plus soutenable. C’est davantage par rapport à ce que tu es capable de faire sur le moment que de te pousser sans prendre en compte ton état physique ou psychologique.

Que pensez-vous de Jacinda Ardern, la Première ministre néo-zélandaise ?

Du point-de-vue féministe, voir Jacinda Ardern arriver au pouvoir est une bonne chose. Il y a 10 ans, nous avions une autre Première ministre à la tête du pays, mais elle montrait une figure masculine et forte, à l’image de la première génération de femmes à arriver au pouvoir. Aujourd’hui, c’est assez intéressant de voir Jacinda Ardern évoluer car elle marque un changement générationnel : elle s’assume en tant que femme. Cela s’est particulièrement ressenti lors de sa réponse à l’attentat de Christchurch le 15 mars dernier.

La réaction de Jacinda Ardern a été très appréciée par les Néo-Zélandais.
Office of Prime Minister of New Zealand / AFP

Les gens de tous bords ont apprécié son discours car il était juste sur le plan de la compassion et de l’union nationale. Et c’était un discours très féminin dans son appel aux émotions ! Elle a montré qu’il était possible et unanimement apprécié de faire de la politique en faisant appel à des « valeurs » féminines.

Je pourrais faire beaucoup de critiques à son égard. Beaucoup de choses ne fonctionnent pas bien dans ce pays ! Mais je pense qu’elle véhicule une nouvelle façon de faire de la politique et c’est une bonne chose.

Sur le plan écologique, quels sont les grands combats que la Nouvelle-Zélande doit mener dans les prochaines années ?

Tout est à refaire. C’est d’ailleurs paru dans un rapport sur l’état écologique du pays ce jeudi 18 avril. La biodiversité, les rivières, l’énergie… rien ne va.

Les espèces invasives, comme le poisson chat, sont dévastatrices pour les fragiles écosystèmes comme celui du Lac Marian, dans l’île du Sud.

On a besoin d’un grand changement dans notre système économique. Nous sommes un petit pays et c’est une chance : cela veut dire qu’on a le potentiel et la possibilité de changer rapidement de fonctionnement. On pourrait lancer plusieurs expérimentations sur le sujet pour voir ce qui marcherait. Mais en même temps, cela demande de grands investissements et nous n’avons pas forcément les mêmes ressources que d’autres pays. C’est très compliqué.

En tant que professeure, que pensez-vous de la nouvelle génération face à ces questions ? La sentez-vous impliquée ?

Les grèves des étudiants pour le climat étaient magiques. Cela fait chaud au cœur de voir la nouvelle génération se mobiliser autant. De nombreux jeunes organisaient un tel événement pour la première fois. Et ça a marché car c’était des actions directes et massives. Le 15 mars, ils étaient plus de 5 000 élèves dans les rues de Wellington, c’était très inspirant.

Les 21 organisateurs de la grève d’Auckland.

On voit de plus en plus de jeunes s’impliquer dans cette cause et je pense que c’est parce qu’ils sont très anxieux à l’idée d’un avenir trop incertain sur les plans environnementaux et économiques. Dans les récentes mobilisations, j’ai trouvé une certaine sagesse, une organisation bien rodée et beaucoup de motivation chez les jeunes militants. C’est quelque chose qui donne de l’espoir.